Appel à communications - " Une idée de génie ! ", Paris
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La 8e édition de Sorbonne Actuelle, organisée par l’association Collectif Doctoral de Sorbonne Université, est une journée d’étude consacrée à la thématique du génie. Elle sera l’occasion pour les doctorants et post-doctorants de réfléchir ensemble à cette notion à la fois comme concept, aptitude et pratique sociale, dans une perspective résolument interdisciplinaire. Pour permettre des approches diachronique et multiscalaire, la notion du génie sera appréhendée de l’Antiquité à nos jours et pourra être étudiée à partir de toutes les régions du monde. Les études non-occidentales sont encouragées à se saisir de cette thématique pour l’éclairer sous un nouvel angle.

La polysémie du mot génie rend toute tentative de définition univoque vaine. Si nous le comprenons plus volontiers au sens de « qualité des esprits supérieurs qui les rend capables de créer, d’inventer, d’entreprendre des choses extraordinaires », sa richesse sémantique ne saurait se résumer à cette seule idée. L’évolution particulièrement prolifique de ce terme nous invite à l’interroger pour en dessiner les contours et déterminer sa place au sein de phénomènes sociaux-culturels divers.
Étymologiquement, le génie vient du latin genius, qui signifie le double divin d’un individu, d’une entité ou d’un lieu. Dans la religion romaine, le genius incarne la puissance d’action d’un être ou d’une chose, telle qu’elle se constitue au moment de sa naissance (Scheid, 2019, p. 158). Autrement dit le terme désigne les qualités innées, intrinsèques à la nature de tout élément (Scheid, 2019, p. 159). Cette compréhension antique du genius demeure perceptible dans la sémantique moderne puisque dans son acception courante, le génie est considéré comme une disposition naturelle, propre à une personne. Dans ces circonstances, faut-il comprendre le génie comme une aptitude individuelle ? Doit-on le considérer comme une prédisposition inhérente à un individu ? Peut-on mesurer le génie ?
Cette problématique, développée par les études en neurosciences et en sciences cognitives, est une première approche de la notion de génie. Elle assigne cependant au mot une contrainte sémantique : celle d’être une caractéristique individuelle. De façon analogue, dans le domaine des lettres et des arts, le génie renvoie traditionnellement à la figure de l’Artiste, c’est-à-dire un être unique doué d’un talent et d’une imagination inégalés. Dans leur article sur le « Génie » (Diderot, 1757, p. 582-584), publié dans le septième volume de l’Encyclopédie, Diderot et d’Alembert considèrent le génie comme un don artistique, une puissance créatrice. Cette conception du génie artistique imprègne notre représentation d’une œuvre d’art et de son auteur (Vernière, 1959, p. 5-8 ; Baron, 2016). Du poète maudit au peintre incompris, les artistes ont aussi fait usage de cette perception pour fabriquer un véritable mythe autour de leurs productions. Dès lors, y a-t-il nécessairement génie pour créer une œuvre d’art ? Interroger la place du génie dans les arts, ainsi que ses diverses manifestations, amène à reconsidérer la fabrique du génie et à observer le rôle de la formation technique des individus. Appréhender le génie comme une aptitude innée, réservée à certaines figures historiques, répond donc moins à une réalité qu’à une construction culturelle.
Associé à l’idée de progrès, le génie désigne aussi un ensemble de savoir-faire dans un domaine précis. On parle ainsi de génie social, de génie cellulaire, de génie biologique ou encore de génie militaire et civil. Cet usage, propre à la langue française (Jefferson, 2015, p. 3), confère au mot une seconde signification : le génie est synonyme d’ingénierie. Il intègre ainsi toutes les disciplines scientifiques, des sciences fondamentales aux sciences appliquées. Dans la littérature française du XIXe siècle, on retrouve un emploi comparable de l’idée de génie pour évoquer toute forme de progrès matériel et industriel (Jefferson, 2022, [audio]). Le génie ne sert plus seulement à définir une forme d’absolu de l’esprit humain mais il est employé pour caractériser des pratiques sociales et culturelles très diverses. Cet usage du mot participe à transmettre des valeurs morales normatives. Le génie devient alors vecteur d’une idée de « supériorité distinctive » (Jefferson, 2015, p. 3). Ce dévoiement du terme appelle à interroger la part de subjectivité de la notion de génie. Dans ces conditions, quelle place accorder au génie dans le progrès humain ? Comment étudier le génie en tant que fait social ? Quelles en sont ses limites ?
Par définition, le génie est donc une condition proprement humaine. Qu’il désigne la capacité intellectuelle hors norme d’un individu, la fulgurance créative d’un artiste, une invention scientifique innovante, ou bien encore une branche de l’ingénierie, le génie demeure limité à une caractéristique de l’Homme. Pourtant, les recherches en génie social et en génie animal, consacrées à l’analyse des structures de sociétés non-humaines, ont démontré la polyvalence du génie. Dans ces circonstances, doit-on réserver cette notion à la seule production humaine ? L’actualité apporte une ultime question relative au génie : comment considérer la machine à l’ère de l’externalisation des capacités intellectuelles humaines ? Peut-on et doit-on considérer le machine learning comme une forme de génie non-humanoïde ? L’IA peut-elle faire preuve de génie ?
Ainsi, la notion de génie traverse des champs disciplinaires variés, de la philosophie à l’ingénierie, des arts à aux sciences cognitives, et imprègne notre imaginaire collectif. Que le génie désigne un talent exceptionnel, une puissance créatrice ou un esprit non-humain, il renvoie toujours à une tension entre exception et norme, inspiration et technique, intelligence et savoirs, individualité et collectivité.
Cette journée d’étude sera l’occasion pour les doctorants et post-doctorants de réfléchir ensemble à la dimension protéiforme de la notion de génie, en étudiant ces multiples significations au sein de nos conventions socio-culturelles et dans son intégration aux domaines scientifiques. En outre, elle permettra de s’intéresser aux modes de représentations du ou des génie(s), dans une perspective résolument interdisciplinaire. Pour permettre des approches diachronique et multiscalaire, la notion du génie sera appréhendée de l’Antiquité à nos jours et pourra être étudiée à partir de toutes les régions du monde. Les études non-occidentales sont encouragées à se saisir de cette thématique pour l’éclairer sous un nouvel angle.
Nous suggérons quelques thèmes qui pourraient faire l’objet d’une communication lors de la journée d’étude :
La figure du génie : une construction historique et culturelle
De Léonard de Vinci à Marie Curie, la figure du génie a été façonnée par des récits, des institutions et des valeurs propres à chaque époque. Quels rôles les contextes sociaux, politiques et culturels jouent-ils dans la construction de cette figure ? Comment les discours contemporains prolongent-ils ou transforment-ils ces héritages ? Qu’en est-il du rôle des femmes dans la constitution de ce panthéon génial ? Cet axe invite à explorer les constructions historiques des génies et leurs évolutions selon les sociétés, les cultures et les champs disciplinaires.
Inné ou acquis ? La fabrique du génie
Le génie, en tant qu’aptitude intellectuelle, est associé à l’idée d’inspiration soudaine ou de talent naturel. La recherche scientifique, en particulier dans le domaine des neurosciences développementales, révèle cependant l’importance de l’éducation, de l’apprentissage et du travail dans la constitution des savoirs et des techniques. Cet axe souhaite interroger les modalités d’élaboration du génie : Naît-on génie ou le devient-on ? En matière d’intelligence, quelle est la part innée et quelle est celle acquise ? Peut-on mesurer le génie ?
Le génie et la normativité : entre talent, folie et marginalité
Longtemps perçu comme une figure hors norme, le génie occupe une position ambivalente entre admiration et rejet. Les frontières entre créativité, singularité et pathologie ont nourri une riche tradition d’interprétation, de la pensée aristotélicienne aux courants philosophiques modernes, de Nietzsche à Foucault. Parallèlement, dans le domaine médical, le génie a été étudié comme un phénomène biologique, parfois associé à la maladie. Cette perception du génie se diffuse enfin dans le mythe de l’artiste mélancolique. Cet axe accueille des réflexions sur la marginalité du génie, ses représentations sociales et médicales, ainsi que ses effets sur notre conception de la norme et de la déviance.
Le génie artistique face à l’invention
L’apparition de nouveaux procédés techniques a sensiblement modifié le rapport à l’art et à la place de l’artiste dans la société. Tantôt perçus comme une menace (imprimerie, photographie, cinéma, numérique), tantôt comme un outil, voire un perfectionnement (chimie, industrie, physique), les progrès menés dans tous les domaines accompagnent et conditionnent la création artistique. Quelles relations entretiennent les artistes avec les innovations de leur temps ? Comment le génie artistique s’est-il réinventé pour s’adapter aux nouvelles pratiques ? Cet axe amène à considérer la place des inventions dans la création artistique et à réévaluer notre conception de la notion de génie en art.
Le génie à l’ère technologique : intelligence artificielle et déshumanisation ?
La révolution numérique et l’intelligence artificielle remettent profondément en question la notion même de génie. La créativité est-elle encore un attribut humain ? Quel sens prend le génie dans un monde où les algorithmes produisent des œuvres et des théories ? Une IA peut-elle atteindre le statut de génie ? Ou ce statut n’est-il accordé qu’en vertu d’une tendance humaine à l’anthropomorphisation qui habille les productions de l’IA ? En d’autres termes, l’humanité de l’IA dépend-elle uniquement de l’humanité de son récepteur ? Cet axe interroge les mutations contemporaines du concept, à la lumière des technologies créatives et des innovations collectives.
L’ingéniosité de la nature : études plurielles du génie social
La notion de génie est traditionnellement réservée à l’Homme. Cependant, l’observation du comportement animal et des éléments naturels invite à reconsidérer les limites de cette idée. Les oiseaux architectes, les pieuvres astucieuses et les abeilles ingénieures témoignent d’une inventivité qui bouleverse la frontière entre instinct et création. Peut-on parler de génie animal ou d’une intelligence créatrice propre à la nature ? Comment reconnaître l’ingéniosité du vivant sans projeter nos catégories humaines ? Cet axe suggère d’explorer les dimensions cognitive, esthétique et symbolique de cette question, à travers des approches philosophique, éthologique, cognitive ou biologique.
Le génie militaire : instituer les savoir-faire des ingénieurs du Royaume et de l’État
Le génie militaire constitue l’un des premiers domaines d’institutionnalisation des savoirs techniques et scientifiques en France. À la croisée de la théorie et de la pratique, il désigne à la fois un domaine de l’ingénierie appliqué aux besoins de la défense nationale et les acteurs qui assurent la maîtrise : les ingénieurs du Royaume, puis de l’État, après la Révolution française. Le terme renvoie donc tout autant à un corps de métier qu’aux inventions architecturales élaborées pour la construction des fortifications et, par extension, à l’entretien de ces infrastructures. Quelle place a eu l’innovation technique dans la constitution des savoirs du génie militaire ? Quels rôles le Royaume, puis l’État, ont-ils eu dans cette formation institutionnelle ? Cet axe propose d’examiner un exemple précoce des liens qu’entretiennent les notions de génie et d’ingénierie dans la terminologie française, à partir d’études de cas précises.
La journée d’étude, qui se déroulera le 30 mai 2026 à Sorbonne Université (campus Pierre et Marie Curie, 4 place Jussieu), s’adresse aux doctorants et post-doctorants depuis deux ans maximum. Les communications sont attendues en français et seront présentées sur site. Chaque communication durera 20 minutes. Les doctorants qui souhaitent participer à l’évènement, doivent adresser au comité scientifique : un résumé de la communication envisagée (2 000 caractères ou 300 mots maximum) ; une courte biographie du communicant (200 mots maximum) ; un CV. Le dossier, transmis en format PDF, doit être adressé à sorbonne.actuelle@gmail.com.
Les doctorants et post-doctorants intéressés par la présidence d’un panel sont également invités à transmettre leur candidature, en envoyant un CV et une brève explication de leurs motivations à l’adresse sorbonne.actuelle@gmail.com.
Calendrier : Les candidatures doivent être envoyées au plus tard le 20 mars 2026.
Les résultats seront communiqués au début du mois d’avril.
Afin de faciliter l’organisation de la journée d’étude, les powerpoints devront être envoyés, en format PDF, au plus tard le 25 mai 2026.
Le Collectif Doctoral est une association de Sorbonne Université, destinée à construire une communauté scientifique des doctorants de l’université, toutes facultés confondues. Sa mission principale est de créer un espace commun d’échange et de partage, ouvert à l’ensemble des étudiants en Doctorat. Les informations relatives à son fonctionnement et ses missions sont disponibles sur le carnet d’hypothèses du Collectif Doctoral : Collectif Doctoral
Bibliographie sélective
BARON, Konstanze, « Le temps du génie » in Diderot et le temps, Stéphane Lojkine (dir.), Adrien Paschoud (dir.), Aix-en-Provence, éd. Presses universitaires de Provence, 2016, p. 275-289
BATINI, Ugo, RIGUET, Marine, Le génie au XIXe siècle, anatomie d’un monstre, Paris, éd. Classiques Garnier, 2020
BLANCHARD, Anne, Les ingénieurs du “roy” de Louis XIV à Louis XVI, étude du corps des fortifications, Montpellier, éd. Université Paul Valéry de Montpellier, 1979
JEFFERSON, Ann, Genius in France : an idea and its uses, Princeton ; Oxford, éd. Princeton University Press, 2015
JEFFERSON, Ann « Le génie et ses vicissitudes : une histoire française du XVIIIe siècle à nos jours », cycle de conférences au Collège de France, sous la dir. William Marx, 2022, [en ligne] Le génie et ses vicissitudes : une histoire française du XVIIIe siècle à nos jours | Collège de France
SCHEID, John, La religion des Romains, Paris, éd. Armand Colin, 2019 [1998]
TIRZI, Alain, Le génie et le criticisme, Paris, Budapest, Turin, éd. L’Harmattan, 2005
VERNIÈRE, Paul, Œuvres esthétiques - Diderot, Paris, éd. Classiques Garnier, 1959
ZILSEL, Edgar, Le génie : histoire d’une notion de l’Antiquité à la Renaissance, Paris, éd. Les éditions de minuit, 1993 [1926]
[PARIS, Galerie nationales du Grand Palais BERLIN, Neue Nationalgalerie, 2005-2006] Mélancolie : génie et folie en Occident, 10 octobre 2005-16 janvier 2006 (Paris), 17 février-7 mai 200 (Berlin), Clair, Jean (dir.), Paris, éd. Réunion des musées nationaux ; éd. Gallimard, 2008





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